Guilhemorand

7 octobre 2013

Roman: extrait numéro 2

Classé dans : Roman — guilhemorand @ 2 h 54 min

Emily s’est vaguement souvenue d’un homme. Il lui avait paru triste au milieu de cette fête. Un quelque chose de différent. Il ne la regardait, il sombrait dans un ailleurs. Elle voyait elle à travers cette mine basse l’espoir d’une lumière. La possibilité d’une luciole perdue et abandonnée au milieu des éclairages. C’est idiot cette idée qui vient bien souvent à la vue d’un jeune homme au teint pâle, on se dit qu’il est différent, sans doute meilleur que les autres, qu’il est spécial, que l’homme est fait tout naturellement pour s’amuser, pour passer du bon temps, et donc, si un homme ne s’amuse pas c’est qu’il est supérieur. En quoi ? On ne saurait le dire, c’est quelque chose d’intraduisible, d’illogique, d’irrationnel. Cette passivité fait l’effet d’une danse. Il suffit à l’être d’exister, entouré des autres, pour qu’un charme s’opère, un envoutement. Oui c’est cela, une magie, un ensorcèlement mélancolique. Le terrible besoin que l’on a de rechercher et de trouver l’être qui saura comme nous. Ou que l’on croira être comme nous. Peut-être que l’être porteur de la mélancolie me verra, et m’adoubera, il me confirmera dans ma grandeur, dans ma sagesse destructrice. C’est une chose que les hommes ne savent pas faire : vous confirmer. Vous dire que vous êtes grande. Ils sont sans nul doute trop petits, trop mesquins pour le reconnaître, pour le voir. Mais lui, l’homme blanc, sans doute me le dira t-il avec des mots pleins de signes.

Je me suis avancée. Il avait l’air perdu, abandonné, à moitié endormi. Je l’ai soutenu jusqu’au bar. Je l’ai étudié.

Merveille ! J’exulte, des taches d’encres sur ses mains ! Il écrit, ce doit être un poète, au mieux. Au pire, un philosophe, un penseur. C’est plus rasant, mais cela déborde tout autant d’intelligence ! Cela fricote et chatouille avec l’existence des choses, ou leur être, je ne sais plus, je crois qu’il y a une différence, comment savoir. Lui demander ? Oui ce serait une bonne approche. Mais de but en blanc, il risque d’être perdu, perplexe. Et s’il ne comprenait pas ? S’il était idiot ? Non c’est impossible, l’encre ne tache que les élus.

Et cette musique. Elle se répétait. M’envahissait. Je suis pris dans son rythme. L’alcool m’entraine. Je disparais. Je ne suis plus que lumière. Je ne suis qu’un flash lumineux de variation. Je m’approche prise dans une danse, hypnotisée. Je me laisse aller. Je suis une barbare prise dans le rituel. Je suis les incantations. Et la danse commence. Je m’approche, je suis la lumière, je suis la couleur. Il ne me comprend pas. Il ne peut réfléchir. Il ne peut accepter ma présence. Il est l’absence de conscience.  Il suit le cheminement, il accepte son destin. Il me prend il m’embrasse il m’entraine. Nous sommes dans les chiottes, dans le satellite de l’univers. Et la danse continue, le tam tam résonne. Il est loin et pourtant nous ne pouvons nous en échapper. Il se rappelle à nous, reste présent. Il est sourd, au fond de mon crâne. Il me touche et me caresse. Plus de pestilentiel, plus d’horreur. Juste sa présence irréelle, fantomatique, son tourbillon, ma perte de résistance. Oh l’absence de contrôle, oh murmure, oh frisson. Sans conséquence, sans trouble, sans contrainte. Juste l’envoutement de la musique et de la brillance qui ne me quitte pas. Oui emporte moi. Tu m’enfermes avec toi et pourtant la résonnance extérieure est toujours là. Ce sentiment de perdition qu’il est bon. Sans interdiction. Oui je me perds je le sais, mais je ne sais plus que c’est interdit. J’oublie que je suis moi. Je ne suis plus rien. Voilà l’excitation pure, présente, sans affect. L’absurde, l’éternel recommencement, dans cet être sur lequel ne plane aucune question, aucun trouble. Ailleurs. Oui c’est cela. Aucune question. L’existence ici, sans essence là bas. Le vomi. Le sang. Le sexe. Toutes ces odeurs se mélangent et m’enivrent. J’éprouve une absence de répulsion. Je me complets dans l’horreur. Bien qu’on ne puisse pas appeler ça l’horreur. Pour vous il s’agit de l’horreur. Mais pour l’être de cet univers parallèle il s’agit juste du romantisme de l’extase présente. De la joie d’une destruction amoureuse pour la personne qui vie dans l’absence de tout.

 

Je pensais avoir une autre idée de l’amour. Je pensais pouvoir représenter autre chose. Et pourtant c’est ainsi, ils s’aiment, ce Perceval des sous-sols sort de son trou pour entrer dans un autre. Il donne une poésie à ce lieu sans vie, à cette boite musicale. Les deux se perdent dans une destiné de l’être présent au soir des lumières réfléchissantes. Un miroir reflète cet univers. La porte n’est pas fermée, elle voit le miroir trônant au dessus des lava beaux. Elle se voit dans les bras de cette luciole, dans les bras d’un homme. Elle entend sa respiration mélangée au son du boom boom musical. Une couleur rouge empreigne la scène. Rouge passion. Rouge mort. Elle l’emmène loin d’ici. Tout être vivant dans la lumière naturelle trouverait ce rouge sans conséquence, cette musique sans imprégnation de la pensée. Mais pour l’être à demi vivant, vivant du sang et de l’alcool, perdu dans un autre monde, ce rouge et cette musique deviennent sa fatalité. On se perd dans les formes et les conventions. C’est ainsi et pas autrement.

D’ailleurs peut-être ne font-ils pas l’amour. Peut-être ne sont-ils pas ici, peut-être n’est ce pas l’homme. Seulement un délire imaginatif. Non, il ne se passe rien, elle est là, mais pas lui. C’est encore un autre. Ce n’est sans doute pas le bon. Déjà l’acte amoureux est déprimant. Dès son commencement, dès avant sa réalisation, son accomplissement il est plein d’un sentiment de dégoût et de rejet. Ce n’est pas encore cela. Ce ne serait jamais cela. Et déjà la mort s’installe derrière la caresse amoureuse. Rejet et fausseté de l’action, sentiment du temps gâché, point rapide sur les liaisons passées. La vie prend un sens vide quand vous faites le point une bite au cul dans les chiottes d’un dancing.

Quand ce produit une chose extraordinaire : pour la première fois l’homme ne titube pas en vociférant en sortant des cabinets. Il se montre honteux, même timide, comme si sa conscience rencontrait la votre. Il s’excuse et vous propose de vous raccompagner, de faire connaissance. Il vous donne son nom. Il a commencé par le charnel, mais la forme revient au galop tout de suite derrière. On ne peut que difficilement se débarrasser de cette forme. Et pourtant cela ferait un si grand bien. Il me semble que Gombrowicz a dit quelque chose sur la forme. Cette satanée politesse, et toutes ces manières. On a beau jouer au jeune poète rebelle, votre bonne éducation revient toujours.

 

Elle ne voulait plus le voir. Le besoin, le sentiment qu’elle devait rentrer seule, retrouver l’atmosphère glacée  des murs blancs, des quelques photocopies d’œuvres d’arts qui ne seraient jamais à elle. Cet espace glacial, abandonné, isolé du sentiment d’humanité. Oui c’était une nécessité. Cet être parfait, ce poète, sorti d’un roman de Patti Smith, il ne fallait pas qu’il vienne. Imaginez un être vivant au cœur de son antre mortuaire,, allongé sur la stèle sacrificielle. Imaginez l’espoir au centre d’une vie qu’elle avait décrété comme triste et solitaire ! Inconcevable ! Elle ne pouvait changer sa vie. Pas maintenant. Probablement jamais. Ramener cet être qui parlerait, qui s’exprimerait. Non l’idée de la déception la paraissait. Il verrait son univers, il le transformerait. Gaieté, espoir, comment imaginer un tel bouleversement. Pourtant il avait l’air si triste, si abandonné. Cette luciole allait dépérir, quitter la vie. Et elle, elle seule avait le pouvoir de sauver la dernière lumière présente dans cette vie obscure, cette vie d’oublie. Pitié, sauve moi. Comment trouver la lumière blanche, et le souffle apaisant au cœur des arbres sans cette infime lueur. Comment espérer survivre au cœur de la solitude sans l’espoir de te voir à nouveau surgir. Pourtant c’est avec ce risque qu’il me fallait lutter à nouveau. Le risque de la solitude. Sans la reconnaissance de l’être que pourrais-je devenir ?

 

Qu’allions-nous devenir si la reconnaissance devenait complète ? J’allais devoir emmener cette fille dans ma vie, et entrer dans la sienne. Deux êtres se complètent. Allais-t-elle m’enseigner l’indifférence de l’existence, la tranquillité qui me manquait ? Ou au contraire me précipiter dans la solitude que la dualité, le paradoxe du couple provoquer. Suis-je prêt à pénétrer le paradoxe amoureux ? Exister à travers un autre être, cette angoisse est-elle un privilège ? Le signe d’une maladie de l’existence ? Je t’emporte dans mon aventure. La caresse me fait sentir cette impression. Oui, l’emportement de l’existence vers une autre destiné. Je suis frappé par le hasard et déjà l’ailleurs s’ouvre à moi et se produit. C’est la fin de mon habitude, c’est le début d’une autre.

 

Ils sortent de la boite, on se bouscule, on s’excuse là aussi, même si l’on sait que personne ne vous entend. C’est pour la forme. On marche dans les rues désertes. De temps en temps on croise une jeune fille qui pleure, affalée dans la rue, avec une amie qui cherche à la réconforter. Personne ne la raccompagne à la sortie des toilettes elle, la pauvre. Votre pas est rapide, porté par l’alcool. Tout tourne en accéléré doublé d’une étrange pesanteur. Tout paraît si lointain et en même temps terriblement ancré sur terre. Votre esprit demande l’évasion mais vos bottines heurtant le gravier vous rappellent que c’est temporaire, que le bitume est toujours là. Que demain les rues se rempliront, les fantômes se disperseront, vous refranchirez le pont, et retour à la case départ. La magie nocturne rejoindra les souvenirs fantomatiques. Réalité, rêve. Qu’importe cela était bien présent. Cela est parti. Mais cela reviendra inlassablement nuit après nuit.

 

Comme une étoile du monde chaque matin la fille se glisse du lit et disparaît. L’homme lui fuit, évite toute romance. Romance, le mot ne semble t-il pas vieux ? Tous le sont, tous si l’on y pense ont le parfum d’un inventeur articulant un mot. Epoques lointaines. Romance n’est pas seulement vieux, romance est un mot premier. Il est ancien, galopé de chevalerie. Monture de courtoisie. On se lancerait à l’assaut d’une coiffe seigneuriale. Vieille chanson dépassée par le sens et l’esprit. Tiens l’esprit aussi est aux ordures. Il faudrait remonter de mot contaminé en mot contaminé. Un labyrinthe, un parcourt des bannis et des proscrits. Des mots passés sous la guillotine. Machine fabriquée par des clavecinistes. Cette forme d’aile d’ange, cette sensualité de l’objet. Un esthétisme qui aurait permis de rejoindre l’univers. Allongé sur une aile d’ange. Alléger du poids de nos têtes. « 5 sous d’existence la tête, qui veut jouer au ballon avec ? »

Comment ne pas penser à une guillotine en forme d’aile lorsque l’on sommeille dans les bras d’une fille ? Le Douteur m’a dit de ne plus penser. Si je ne pense plus, je ne la crée plus. Je ne veux pas me laisser emporter par une Betty Lou. Je veux créer un monde imaginaire avec elle. Alors je n’écoute plus le Douteur.

L’heure du loup d’où viennent les images n’est pas tentative de rester éveiller, elle est la tentative de rester ce que l’on était depuis la crépuscule : un faiseur de rêve. L’on vit dans une drogue qui provoque l’hallucination. Je lutte pour ne pas m’éveiller. Je force le délire. J’oblige le rêve à combler ce qui ne devait pas être. C’est à l’instant où rien ne se décide que je motive l’hypnose. Tout le regard morphologique de l’imagination se révèle à la sortie du moi rêvé. Formation du rêve d’un homme qui ne devrait pas rêver. Je force l’inconscient à me révéler ce que lui même cache ? Ce dont lui-même avait honte.

La tache qui s’accompagne du son, le son qui se construit en image, l’image en sens, le sens en angoisse. Un visage. Une peur sur ce visage. Elle est là, elle me secoue. Ce n’est déjà plus la même qu’hier soir. Le lieu, la vision, tout était différent. Elle était la présence prise dans la musique, dans un autre rythme. Elle était la fileuse de toile qui te prenait dans une image photographique, sa toile. Elle existait tant que je touchais à l’irréel. Sa présence est un fait de l’impossible. L’abandon est devenu imperfection. Elle est là. Ah c’était elle ? C’était seulement cela ? Et rien d’autre. Je suis revenu de l’idéologie d’un soir. À mon tour je ne peux plus croire en elle.

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